Tout dépend du point de vue à partir duquel on se place. Si on regarde vers l'amont (les fonctionnaires entrés dans la carrière 10 ans avant moi) ou vers l'aval (les jeunes fonctionnaires qui rentrent quand je suis en fin de carrière). Quand on embrasse une carrière, et pour faire ce choix, on regarde vers l'amont. Or en 1974, date de mon entrée en fonction, les fonctionnaires qui ont inspiré mon choix sont nés entre 1935 et 1945. Avec le trou démographique des années de guerre, un professeur lambda de cette classe d'âge pouvait facilement passer attaché culturel, ou enseigner dans le supérieur, pour ne prendre que deux exemples. Aujourd’hui pour être attaché ou conseiller culturel il faut être énarque ou normalien, et accéder à l'enseignement supérieur (classique ou agronomique) est devenue une vue de l'esprit que très peu de mes jeunes collègues doivent envisager.
Quand j'ai débuté professeur, je ne pouvais pas savoir : 1/ Que mon pouvoir d'achat sur 30 ans sur trente ans allait baisser de 25 %. 2/ Qu'un jeune professeur aujourd’hui, 30 ans plus tard, certifié 1er échelon, gagne 1,2 SMIC. 3/ Que les perspectives de mobilité entre les administrations sont des plus réduites, malgré des textes sortis il y a quelques années.
Bien sûr on peut regarder en aval, et dire qu'il y a toujours pire. On peut s'en réjouir aussi, en se disant que l'on marche toujours vers plus d'égalité : pourquoi en effet, gagner plus, en début de carrière, qu'un jeune ouvrier ? Les professeurs de demain remplaceront la classe ouvrière (volatisée en Europe pour cause de Chine) mais tiendront toujours le rôle des curés de campagne de l'Ancien Régime. Le bas clergé de l'époque n'était-il pas le premier pourvoyeur de services culturels ?
J'ai commencé en Lycée Agricole à 24 ans, je finis en Lycée Agricole à 60 ans bientôt. Je n'ai jamais voulu être Directeur ou Inspecteur. Donc je suis resté à la même place depuis le début. On peut bien sûr changer de lieu ; on peut changer de matière aussi. C'est ce que j'ai fait. Mais le blocage n'est pas seulement dans les "structures", il est aussi dans les têtes de nombreux collègues. Quand j'ai commencé à faire de l'informatique il y a 10 ans, (j'ai passé ma maîtrise par la suite), plusieurs collègues sont venus me voir en me disant : "Crois-tu que vouloir faire ce que tu fais est autorisé ?" Sous-entendu : "Pourquoi ne restes-tu à ta place comme tout le monde ?".
Quant à passer dans le secteur privé : à trente ans, on est considéré comme un vieux et les seniors ne sont pas bienvenus dans les entreprises qui font tout pour se débarrasser de leurs plus anciens. Oui, il y a un sacré blocage et il est culturel.
Je côtoie des collègues dans mon lycée, ou dans les précédents que j'ai fréquentés, qui ont fait toute leur vie la même chose sur le même poste. Cette perspective m'effrayait quand j'ai débuté. Et je n'ai pas changé d'avis. Comme tous les gens de mon âge et de tous les âges, je raisonne avec mon esprit de 20 ans. Le monde a changé certes et les temps sont plus durs. Je persiste à regretter que le verre soit à moitié plein, et aujourd’hui, je m'y prendrais à deux fois avant d'envisager la même carrière, car le verre est à moitié vide.